
La machine à corder est l’aboutissement d’une longue histoire au sein du collectif
Bruit Contemporain, qui a connu différentes transformations, ruptures et
réadaptations. Durant l’été 2026, dans le Marais poitevin, Eve Champion, Camille
Douville et Fanny Hermeline décident de concrétiser le projet et de fabriquer la
machine. Des heures de dessin, de calcul, de découpe, de ponçage, d’assemblage
et de tests sont nécessaires pour concevoir cet objet : un outil fonctionnel, une
sculpture activable.
Trois artistes, trois femmes, trois amies mettent en commun leurs compétences
techniques, leurs exigences esthétiques et leurs intentions plastiques pour
construire, en bois et en métal, un outil ancien issu des pratiques artisanales et
paysannes. Elles en gardent des souvenirs, ceux de machines aperçues dans les
fermes familiales ou lors de démonstrations organisées à l’occasion de marchés et
de comices agricoles. Ces souvenirs deviennent le point de départ d’une nouvelle
construction, à la croisée de la mémoire, de la transmission et de l’invention.
Animées par un amour de la matière, une passion pour les défis techniques et le
désir d’apprendre de nouveaux gestes, les trois artistes conçoivent leur propre outil
de production. Elles affirment ainsi une forme d’autonomie en se réappropriant des
savoir-faire techniques et en inventant leurs propres conditions de création. Leur
démarche ouvre une réflexion sur la place des femmes dans les pratiques
artisanales et techniques, sur la transmission des connaissances et sur la maîtrise
des moyens matériels de la production artistique. Pensée dans ses moindres détails,
la machine fait dialoguer l’art, l’artisanat et le design. Les contraintes mécaniques et
les choix esthétiques participent pleinement à la construction de l’œuvre : la
technique devient un espace de recherche et d’invention, où s’articulent des enjeux
matériels, fonctionnels, symboliques et politiques.
La machine sert à fabriquer de la corde. Pour cela, il faut exercer une tension, tordre
les fibres et trouver le juste équilibre entre souplesse et résistance. Trop peu de
tension, et la corde ne tient pas ; trop de tension, et elle risque de casser. Ce
fonctionnement mécanique fait surgir une métaphore des relations humaines et du
travail collectif. Comment rester différentes tout en avançant ensemble ? Comment
traverser les désaccords sans rompre le lien ? Comment transformer une contrainte
en force ?
Un choix technique renforce cette dimension symbolique : les cordes sont réalisées
à partir de trois liens, en écho aux trois corps, aux trois imaginaires et aux trois
sensibilités des artistes. La corde porte ainsi une pluralité et une puissance
collective. Les différences entre les fibres ne sont pas effacées, mais associées pour
former un ensemble. La création commune ne préexiste pas à leur rencontre : elle
naît de leur assemblage, de leurs ajustements et de leur complémentarité. La
machine donne ainsi une forme tangible à l’interdépendance, à l’amitié, à la sororité
et à la coopération.
Mais la corde est un objet profondément ambivalent. Si elle permet de relier, de
soutenir et de construire, elle peut également attacher, contraindre et entraver.
Instrument de coopération, elle peut aussi devenir un instrument de domination. Le
lien n’est donc pas nécessairement synonyme de solidarité : il peut être choisi ou
imposé, protecteur ou aliénant. Cette ambiguïté est inscrite dans la matière même
de la corde, dont la résistance dépend d’une tension qui possède ses limites. La
solidité naît d’un équilibre précaire, toujours susceptible d’être remis en question.
À l’image des relations humaines et des collectifs, la corde rappelle que tenir
ensemble ne va jamais de soi. Le désir de préserver une cohésion peut devenir une
contrainte lorsqu’il s’exerce au détriment des individus qui la composent. Il y a une
différence entre tenir ensemble et être maintenus ensemble. Cette question résonne
avec l’histoire de Bruit Contemporain, marquée par des transformations et des
ruptures : comment préserver une histoire commune sans en effacer les fractures ?
Le lien doit-il être maintenu à tout prix, ou peut-il se transformer, se défaire et se
recomposer ? La rupture n’est pas nécessairement l’échec du collectif ; elle peut
aussi constituer une condition de son évolution.
Pourquoi construire un tel outil en 2026 ? Pourquoi corder ? – Au-delà de la relation
artistique et amicale qui unit Eve Champion, Camille Douville et Fanny Hermeline,
fabriquer une machine à corder dans le contexte sociopolitique actuel n’est pas un
geste anodin. Face à l’individualisme, aux divisions, aux conflits et au sentiment
d’impuissance, la fabrication de cordes engage un processus qui suppose de réunir,
d’ajuster et de construire ensemble. Elle exige du temps, des gestes précis, de la
répétition et une attention constante aux équilibres qui se forment. Fabriquer des
cordes collectivement devient alors un acte politique. Il ne s’agit pas de célébrer le
lien comme une évidence ni de faire du collectif un idéal sans faille, mais d’en
éprouver concrètement les possibilités et les limites. Le commun n’est ni donné ni
garanti : il se construit à travers les différences, les négociations et la
reconnaissance des fragilités.
En fabriquant leur propre outil, les trois artistes rendent cette réflexion concrète. La
machine ne se contente pas de représenter le lien : elle permet de le produire. La
corde devient la trace matérielle d’un travail partagé, tout en conservant
l’ambivalence de son principe : elle peut relier autant que retenir, résister autant que
rompre. À travers l’œuvre, Eve Champion, Camille Douville et Fanny Hermeline
interrogent nos manières de faire ensemble et les conditions d’une force collective
qui ne repose pas sur l’uniformité, mais sur la capacité de plusieurs singularités à
s’accorder sans se confondre. À la fois outil fonctionnel, sculpture activable et
espace d’expérimentation, la machine à corder donne forme à une question qui
demeure ouverte : comment fabriquer ce qui nous relie sans perdre de vue ce qui
nous distingue, et comment faire de nos liens une force sans qu’ils deviennent des
entraves ?
Julie Crenn, Historienne de l’art et critique d’art




sans titre (réflexion en cours) – 2026
chêne, acier, ficelle agricole bleu, sac de sable, céramiques, graines.